Mercredi 12 novembre 2008

 

 

 

-       Tu verras c’est trop de la balle !”

 

Avec son côté toujours enthousiaste et désinvolte, Mél me raconte la semaine qu’elle a passé à Lamotte Beuvron en juillet avec son poney Itaque. Elle vient de mettre pied à terre, remonte ses étriers, et moi je l’écoute du haut de mon cheval Luz. Mél est devenue une copine mais sa façon de toujours tout savoir sur tout et d’avoir déjà tout vécu m’agace. Sans parler du fait qu’elle est svelte et grande alors que moi je rentre davantage dans la catégorie qu’on appelle communément et peu gracieusement un « boudin ». Ma mère passe son temps à me dire qu’un régime c’est idiot à mon âge, qu’il vaut mieux que je continue le sport et que le jour de mes 20 ans, muslée et mince, je la remercierais. Mouai… En attendant je suis trop grosse et ma culotte de cheval ne fait qu’en rajouter. Heureusement, mes fesses posées dans la selle, on n’y voit plus que du feu.
 

Esteban, notre moniteur vient de prendre quelques minutes, après la reprise de manège, pour nous expliquer les étapes de la sélection qui peuvent nous emmener tout droit à l’Open de France Poney en Sologne l’été prochain. C’est lui qui emmène les meilleurs sur place pendant neuf jours. Neufs jours entiers avec Esteban ! Whaou… Laquelle d’entre nous n’en a pas rêvé ? Avec son énorme sourire et sa façon de nous rassurer, ses épaules de Viking et sa chevelure à la Aragorn dans le Seigneur des Anneaux, je n’en peux plus de craquer pour mon moniteur. Evidemment il a une chérie top canon et il est trop vieux pour nous. N’empêche, on a le droit de rêver non ?

Vous allez vous dire que je monte à cheval uniquement parce que Luz cache mes fesses et que mon entraîneur est beau. Certes, ça motive c’est sûr. Mais non ce n’est pas l’unique raison.

En fait, je ne sais pas trop d’où me vient cette passion. Dans ma famille personne ne monte à cheval. Mes parents ont dû monter une fois ou deux lors de vacances au Maghreb, mon frère a une peur bleue de monter sur un être vivant capable de le balancer à terre quand il l’aura décidé. Et moi, j’ai décidé qu’entre cet animal et moi il y avait une vraie communication, un lien. Y’a des fois, entre mes rêves de Californie et ma folie du cheval, je me demande si je n’ai pas vécu une vie de pionnière de l’Ouest, une vie de chercheuse d’or au siècle dernier. Entre lui et moi c’est de la télépathie. Et puis il est si beau, si majestueux, quelle classe ! Y’en a qui rêve d’être un oiseau et de pouvoir voler, moi c’est de galoper à l’assault des espaces déserts et de sentir le vent me balayer le visage. Ne plus penser à rien qu’à avancer et ne faire qu’un avec mon cheval. Dans ces moments là je ressens des sensations que je ne pourrais pas expliquer. Comme si le monde pouvait s’écrouler autour de moi. Plus rien d’autre n’existe, et encore moins les soucis. Les devoirs volent en éclat, ma prof de dessin n’est plus qu’une esquisse et la géométrie n’a plus aucune raison d’être. A cheval, je suis moi. Pas de déguisement, que du vrai, sinon ils le sentent, baissent les oreilles et me font tourner en bourrique.

J’ai mis du temps avant de trouver celui qui me correspond. Je suis arrivée au manège des Sabots de Feu il y a bientôt deux mois, quand nous avons déménagé. Je viens d’une grande ville à l’origine, mais mon père voulait absolument partir à la campagne, alors on a tous suivi, plutôt contents d’ailleurs. Surtout lorsque mes parents m’ont dit que je pourrais monter plus qu’avant et peut-être avoir mon cheval un jour. J’ai compté les jours avant de déménager. Le manège est à quelques minutes de chez moi et parfois j’y vais à pieds. Alors qu’avant, c’est ma grand mère qui devait m’emmener et ça prenait au moins une demi heure, en voiture en plus. J’ai tout de suite aimé les Sabots de Feu. Eléonore, la propriétaire, m’a accueillie avec un grand sourire et m’a dit d’aller voir les chevaux aux écuries. Après mon petit tour, elle m’a dit « Tu prends celui qui t’inspire confiance ». Parfois il ne faut pas se fier à son instinct, ou alors je ne le fais pas assez, parce que j’ai choisi « Feu Follet ». Un grand cheval de selle français baie avec une longue crinière et des yeux tout mouillés. Dans son boxe, je l’avais trouvé beau, gentil, demandant la caresse. Il m’a bien eue ! Il porte bien son nom. Une fois dans le manège il n’a pas arrêté de m’en faire voir de toutes les couleurs. Et je ne supporte pas que les autres me passent devant, et j’aime bien coller les autres chevaux, et je rue quand ça me chante, et je ne ralentis jamais parce que j’ai trop envie de courir, et je préfère te taper les fesses au trot plutôt que de t’emmener au galop, et je ne veux pas aller au pas et encore moins m’arrêter, et mes figures ne ressemblent à rien… Bref, il s’est fait une grande joie de me donner la honte devant mes nouveaux compagnons de manège. Ah ça, la « nouvelle », elle n’est pas passée inaperçue !

 

« - Tu t’appelles comment ? »

-       Anya. Et toi ?

-       Mélanie, mais j’aime pas, ça fait trop « nini », trop « nunuche » alors tout le monde dit « Mél ».

-       Moi, Anya c’est le diminutif d’Anastasya. En français les gens prononcent pas comme ma mère voudrait : « Anastasssiiiia », ils disent « Anastazia », du coup on a tranché et c’est plus simple comme ça.

-       C’est jolie Anya. Mais t’es russe ou un truc comme ça ?

-       Oui, ma maman. D’origine. Enfin, le père de ma grand-mère était russe. »

 

J’étais en train de défaire la selle dans le boxe de Feu Follet quand elle avait passé sa tête à l’intérieur. C’est comme ça qu’on est devenues copines toutes les deux. J’allais pas tarder à découvrir que nous étions dans le même collège. J’étais en 6ème B, et elle en D.

 

« - Tu sais Feu Follet, il est beau mais vaut mieux l’avoir en peinture que sous ses jambes ! »

 

Elle parle comme ça Mél, avec sa façon à elle de trouver des images pour dire les choses. Elle a confiance en elle et dit toujours ce qu’elle pense, y compris à Esteban quand elle en a marre. Même si, comme moi, elle est amoureuse de lui en secret.

 

« - Tu l’as déjà monté ? 

-       Ouai, j’ai fait comme toi, le premier jour. Léo m’a dit de prendre celui qui m’inspirait et hop je l’ai pris lui ! Il sait comment y faire, c’est un grand comédien. Il est quand même sympa même s’il est chiant en manège. Une fois je l’ai monté en concours. Il a bien la pêche. Il m’a fait gagner.

-       Ah oui ! C’était quoi comme concours ?

-       Du concours complet… Hein mon Feu Follet »

 

Elle lui fait un bisou sur le museau.

 

« - Il adore qu’on le caresse à cet endroit. Et moi j’aime bien aussi. C’est tout chaud. Il faut savoir lui parler.

-       Je ne suis pas très autoritaire, moi…

-       C’est pas grave. Y’en a plein d’autres des chevaux ici. Tu finiras bien par trouver le tiens.

-       Toi, t’as trouvé ?

-       Oui, Nestor. Le gris sur lequel j’étais tout à l’heure. C’est un poney connémara.

-       Un poney ?

-       Oui.

-       Peut-être que je dois prendre un poney aussi alors ?

-       Tu verras bien, mais si j’étais toi c’est ce que je ferais, comme ça tu pourrais venir aux Championnats de France cet été. J’te laisse, y’a ma mère dans la voiture vert caca là bas. A la prochaine ! »

 

Elle est partie en courant, me laissant plantée là avec ma brosse et un Feu Follet bien décidé à me manger ma crinière de cheveux noirs si je ne me décidais pas à lui frotter l’encolure.

 

Depuis ce jour, on se donne rendez-vous à la grille au bout de l’allée qui conduit aux écuries et on s’attend l’une l’autre avant de rejoindre Léo dans le bureau. Mél vient deux fois par semaine, moi seulement une fois, et ça me met en rogne. Mais maman dit qu’avec une nouvelle vie, la rentrée au collège et tout, il vaut mieux y aller mollo. Si ça marche cette année je pourrais venir passer plus de temps aux Sabots de Feu l’année prochaine. Léo m’a d’ailleurs proposée un stage durant les grandes vacances. Je viens les aider à s’occuper des chevaux pendant quinze jours et je monte tant que je veux. J’en rêve la nuit. Pour le moment c’est secret. J’ai pas encore osé en parler, car la semaine dernière mes parents ont reçu un bulletin pas folichon folichon. J’ai eu un 5/20 en géométrie et ma moyenne de math est catastrophique. Je déteste la géométrie, je trouve ça débile et inutile. Du coup, je préfère attendre que la tempête se calme. Si je choisis bien mon moment, « ma requête », comme ils appellent ça, devrait passer. Quinze jours où ils n’auront pas à se demander ce que je vais faire de mes journées d’été, ça devrait les soulager. Sans parler des dix jours début juillet à Lamotte Beuvron pour l’Open de France. Si seulement…

 

On est rentrées aux écuries avec les chevaux et poneys. Mél continue sur sa lancée tandis qu’Esteban quitte le manège en nous faisant signe au-revoir avec ses bras.

 

« - En fait, il faut que tu sois sélectionnée dans les meilleurs ici. Il y a des concours qui permettent d’être choisi ou non. Il faut faire un certain nombre de points. Léo a les barêmes je crois. Moi perso, je suis grave motivée alors ça marche. L’année dernière j’étais tellement à cran pour y aller que j’ai même été meilleure en prépa que là-bas. Ca, c’est un peu nul mais bon…

-       Comment tu fais pour aller là bas ?

-       T’y vas en voiture avec tes parents, ou alors tu choisis l’option groupe et tu pars avec Esteban en camionnette avec les chevaux. Si tu fais ça alors que moi je me tape les parents et la petite sœur et son shetland en prime, je te crève les yeux ! »

 

A ces mots j’éclate de rire.

 

« - Si tu crois que mes parents vont me laisser partir toute seule avec des poneys et Esteban, tu rêves éveillée ma vieille !

-       On ne sait jamais. Mais c’est quand même du délire. Parce que ceux pour lesquels ça arrive - parce que ça arrive, et oui il faut te préparer à vivre des heures de jalousie intense – ils partent en camping en plus !

-       En camping !

-       Et ouai.

-       Mais mes parents ne me laisseront jamais y aller.

-       Pareil ! C’est pour ça qu’ils viennent toujours avec moi. L’idée que je sois sous une tente alors qu’il pleut et qu’il vente, ça les déprimerait trop.

-       Ca doit être trop bien…

-       Ca oui… Moi je dormais dans une chambre avec ma sœur dans une résidence en pleine nature. Remarque, c’est cool aussi parce qu’il y a plein de participants comme nous. C’est bien la teuf quand même. Faut juste savoir ruser avec les parents.

-       Comment ça ?

-       Y’a plein d’activités, t’as même une énorme piscine, alors après les compét’ tu donnes rencart aux autres et hop dans les toboggans. Je me suis fait plein d’amis l’année dernière. Ils seront là cette année encore, je te les présente si tu veux.

-       Et les autres en camping, ils font quoi ?

-       Ben la fête aussi. Y’a un soir où j’ai eu le droit de les rejoindre parce que mes parents dînaient chez des amis à eux dans la région. Ils ont emmené ma sœur et moi j’ai eu la paix pendant trois heures. Le pied ! Esteban jouait de la guitare. Mathieu et Lisa chantait. Léo était là ce soir là aussi. On a bien rit. On s’est raconté des histoires drôles et à force de rire y’a les voisins de tentes des autres club qui nous ont rejoints. Et… »

 

Soudain elle se tait. Son regard part dans le vide, songeuse, elle sourit tout en dessellant Itaque qui transpire de tout ses poils. Je suis debout accoudée à la porte de son boxe, me met à rêver de camping, de feu de camp, de bande de copains en été sous les étoiles.

 

« - Quoi ?

-      

-       Allez quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ?

-       Ben disons que ce soir là y’avait un garçon…

-       Et…

-       Ben rien.

-       Quoi rien ?

-       Il était super beau et…

-       Et…

-       On s’est regardés, on a rigolé.

-       Il était amoureux de toi.

-       Ben non !

-       Toi alors ?

-      

-       Allez ! Il était comment ?

-       Brun avec des yeux noirs brillants.

-       Quel âge ?

-       13 ans je crois. Je sais pas en fait.

-       Vous avez parlé ?

-       Non.

-       Non ! Ben alors qu’est-ce qui s’est passé ?

-       Rien.

-       Rien !

-       Non. J’ai pas réussi à lui parler. Il me souriait mais c’est tout. Tout ce que je sais c’est qu’il s’appelle Louis.

-       C’est tout ?

-       Oui…Ca fait des mois que je pense à lui.

-       Tu l’as revu après cette soirée.

-       Oui, mais on s’est juste croisés à une remise des prix. Il s’est retourné vers moi, m’a fait un grand sourire et puis il est parti avec ses copains en rigolant et voilà.

-       Il était dans quel club ? Tu le sais ça au moins ?

-       Oui. J’ai demandé à ceux de notre club qui campaient. Ils m’ont dit qu’il était du Club de Braise la Colombe dans l’Aisne.

-       C’est où l’Aisne ?

-       Dans le Nord. Je suis allée voir sur Internet.

-       C’est pas à côté !

-       … Si seulement il pouvait revenir cette année. Je serais moins timide.

-       Pourquoi t’envoie pas un mail au club ?

-       Ah ouai ! Bonne idée ! Mais qu’est-ce que je pourrais bien leur dire ? « Bonjour monsieur, je suis amoureuse de votre élève Louis le brun aux yeux noirs et j’aimerais savoir s’il participera cette année aux Championnats de l’Open de France Poneys ».

 

J’éclate de rire. Mél en fait autant.

 

Je la rassure

« - On va trouver quelque chose t’inquiète

-       On le fait ensemble alors ?

-       Oui. Mercredi après midi tu peux ?

-       Après mon horrible cours de solfège à quatre heures.

-       Tu fais du solfège ? »

 

Elle me répond par une grimace et imite un joueur de violon fou. Qu’est-ce qu’elle est est drôle par moment.

 

- Ok alors, après ton horrible cours de solfège chez toi.

-       Ok, on fait ça. Faut que je me dépêche, ma mère me fait des signes depuis tout à l’heure. Elle est dans le bureau de Léo. Je te laisse Anya. Tu racontes ça à personne hein ? »

 

En guise de réponse, je la regarde s’éloigner avec sa selle dans les mains et passe la mienne sur ma bouche comme s’il y avait un zip. Puis je lui fais signe. « Bye ».

 

 

Par Lili Merveilles - Publié dans : Acrobate, mon cheval 9-13 ans
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