Les naseaux crachent de la fumée. Il fait froid mais le corps de mon cheval me réchauffe. Il a galopé et il dégage une énergie de feu. Nous sommes sur une énorme plage toute blanche. La mer est loin au fond. Ca y est, c’est notre tour. Je mets mon dossart tandis que le haut parleur crie mon nom et le numéro de mon cheval. Il pourrait donner son nom quand même. Je ne le connais pas moi même. Bizarre. Les barres sont de plus en plus hautes. J’entends des applaudissements à travers la brume mais je ne vois personne. Et puis Esteban arrive avec Léo. Ils me sourient puis s’embrassent sur la bouche. Ahhh ! Ca alors ? Je savais pas qu’ils étaient ensemble ? Mél éclate de rire. « Sort de là Anya. Enlève le coton de ton cheval. Ce n’est plus un poulain ! » Et j’entends la voix de ma mère au loin. On dirait qu’elle vient me chercher.
« - Anya, ma chérie…. Réveille toi… Ton réveil n’a pas sonné. Tu vas être en retard au collège…Mon petit cœur. »
Mon cheval disparaît sous mes jambes. Je tombe. Et me réveille, complètement éberluée et la tête super grognon. Ma mère me sourit.
« - Ton petit déjeuner est prêt ma puce. Dépêche toi un peu, tu as déjà un bon quart d’heure de retard. Le bus ne va pas t’attendre ! »
J’ai vraiment du mal à émerger. Je m’étire de toutes mes jambes et de tous mes bras.
« - Maman ?
- Oui mon cœur.
- J’étais en train de rêver que j’avais un cheval à moi. Tu crois qu’il y a des rêves qui se réalisent parfois. »
Elle sourit.
« - Quelle malice mon ange… Peut-être que parfois les rêves se réalisent. En attendant, ta journée risque de virer au cauchemar si tu ne bouges pas tes petites fesses de ta couette toute chaude. Allez ouste ! »
Ronchon, je m’en vais dans la salle de bain. Comme dit toujours mon père, je ne suis pas de bonne compagnie avant 10 heures du matin au moins. J’aime pas quand il dit ça mais je pense qu’il a raison. D’autant plus qu’il est pareil que moi. On ne se voit pas souvent avec mon père. Il voyage beaucoup pour son travail. Il achète des tissus pour un grand magasin et il va les chercher en Asie et en Amérique du Sud. Il m’a promis qu’il m’emmènerait quand je serai plus grande. Notre maison ressemble à un palais des Mille et Une Nuits du coup. Il ramène plein de déco et maman adore ça. Sans compter qu’il nous fait la cuisine de là bas les rares dimanches où il est là. C’est le top ! Moi, celle que je préfère c’est la cuisine thaïlandaise. Au collège les copines me regardent bizarre quand je leur dis que j’ai mangé indien, sri lankais, brésilien, argentin. Chinois, c’est un peu plus courant.
Maman adore sa cuisine, mais quand il débarque c’est un véritable ouragan dans les casseroles. Elle ne dit plus rien. Mais je vois bien à sa tête que l’idée de passer derrière pour tout ranger le dimanche après midi ne l’enchante guère. Elle a pris l’habitude maintenant. Ca fait 13 ans qu’ils se connaissent mes parents et comme elle dit « quand on aime vraiment on apprend à vivre avec les défauts de l’autre. Et même si on ne les accepterait pas de la part d’une autre personne, on les accepte pour sa moitié. » Je crois que le rangement de la cuisine après le passage de papa est un bon exemple.
Ma mère est psychologue. Elle bossait dans un magazine quand on était encore à Paris. Mais elle a décidé y’a quatre ans de reprendre ses études et de devenir psychologue spécialisée dans l’enfance. Aujourd’hui, elle a son cabinet à la maison et elle commence à avoir des clients. Elle écrit des articles aussi. Parfois je crois que c’est dur pour elle d’attendre que ça marche. Mais elle est pas du genre à se plaindre. Elle est plutôt cool ma maman. Autoritaire sur l’école et la discipline en général mais pas chiante sur les choses difficiles de la vie. Je la trouve chouette. Sauf quand elle me scrute du plus profond de son regard. J’ai toujours peur que la psychologue ne voit mes secrets. Ca, j’aime pas. J’arrive pas à savoir si elle voit tout. Je ne peux pas lui demander, sinon elle se doutera forcément de quelque chose.
Cela dit, j’aimerais bien qu’elle voit que j’ai envie de partir début juillet avec ma bande de copains du club. Il faut que j’arrive à lui en parler. Parce que pour se faire sélectionner je dois faire un certain nombre de points et pour ça je dois participer à des concours. Ce n’est pas avec mon petit cours de manège par semaine que je vais finir par obtenir mes 200 points. Je dois faire entre 120 et 300 minimum. Je ne vise pas plus haut pour le moment. Ca sert à rien je ne suis pas encore assez forte pour prétendre aux belles places des prix Elite ou des Grands Prix. J’ai passé une heure sur le site de la fédé hier pour comprendre comment ça marchait. C’est bizarre, si tous les maths consistaient à savoir comment calculer ses points de CSO, ils deviendraient limpides et je serais première dans la matière !
Oh zut ! Il est déjà 8h20. A peine le temps d’enfourcher mon vélo et d’attérir en classe d’espagnol avec le Dragon. On l’appelle comme ça parce qu’elle rentre toujours comme une tornade et part au bout de la classe quasi en courant pour ouvrir les fenêtres en grand, été comme hiver. Quand elle parle, c’est toujours en espagnol et très fort, façon Castafiore. Elle me fait peur mais elle m’aime bien. Drôle de dame. Je suis sûre qu’elle aime le tempérament des chevaux.
Tandis qu’elle nous entraîne dans les méandres du subjonctif passé du castellano, ma tête s’éloigne de la classe et retrouve cette fameuse plage avec la brume et les obstacles. C’est décidé, ce soir je parle à mes parents. Pourvu que mon père ne rentre pas trop tard de son boulot aujourd’hui. Le reste de la journée va me paraître trop long. Heureusement, j’ai perm dans deux heures et Mél aussi. On va pouvoir parler de nos projets d’été : championnes de France à Lamotte Beuvron avec Louis et Esteban. Whaouuu !