Jeudi 11 décembre 2008

V

 

 

« - Ah la la, il est têtu comme une mûle ! Comment tu as pu choisir un tocard pareil ? J’y crois pas. Et Léo t’a laissé faire ?

-       Pourquoi tu dis que c’est un tocard ?

-       Parce que c’est avec lui que j’ai fais mon plus mauvais score de la saison l’année dernière.

-       Tu l’as monté ?

-       Une fois parce que Itaque et Nestor étaient hors course.

-       De toutes façons, on va vite savoir s’il est vraiment nul. Léo me le file pour le concours de Château Miel dans quinze jours.

-       Quinze jours pour t’habituer à lui ? Mais c’est rien du tout. Tu veux vraiment tout faire foirer toi ! 

-       Mais arrête de me parler comme ça, qu’est-ce que t’as ? C’est pas non plus la fin du monde. Si ça se trouve, on va bien s’entendre lui et moi.

-       Ben est d’accord ?

-       Tu connais Ben ?

-       Evidemment, ça fait 4 ans que je suis dans ce club, alors forcément…

-      

-       Quoi ?

-       Oui, il est d’accord. C’est lui qui me l’a proposé.

-       Ohhh… Ca cache quelque chose. Mais t’aurais dû m’en parler hier soir dans ton mail d’Acrobate, au lieu de me laisser ce message sans fin sur Ben. Aujourd’hui je suis sûre que Léo a déjà envoyé les couples à l’organisateur du concours de Château Miel et qu’elle ne pourra plus les changer.

-       C’est pas grave. Je garde Acrobate. Je suis sûre que c’est un signe ce qui s’est passé hier.

-       Un signe ? Mademoiselle croit aux signes maintenant ?

-       Oh ça va hein…

-       Mél Biogeat, Anya Sivret, vous vous taisez ou j’en mets une devant et l’autre au fond de la salle. C’est bien clair ? »

 

On peut jamais parler tranquillement dans ces salles de perm ! Du coup je lui fais un petit mot sur papier qu’on se fait passer en dessous de la table.

 

T’as des nouvelles de Louis ?

 

Elle me répond en faisant une grosse bulle avec son index et son pouce. Moi je ne pense qu’à une seule chose. Ce soir, je monte pour la première fois Acrobate. Pourvu que ça colle entre nous. Mél me fait un peu peur en me disant que c’est un tocard. Mais on n’a pas non plus le même tempérament ni les mêmes affinités avec les chevaux et les poneys de Léo. Nestor, par exemple, son chouchou, avec moi il est insupportable. Je la soupçonne même de l’avoir énervé le jour où elle a su que Léo voulait que je le monte en reprise. Avec elle, il est au doigt et à l’œil. Sous mes jambes, je ne le sens pas. Et lui sent que je ne le sens pas. Du coup, il me ballade et fait de moi ce qu’il veut, un peu comme Feu Follet. Alors qu’hier quand j’ai donné à manger à Acrobate, il y a eu quelque chose dans nos yeux. Je suis restée avec lui une bonne demi heure dans son boxe, à lui parler, lui dire ce que j’attendais de lui, lui raconter Lamotte Beuvron, les concours, mes rêves… C’est comme s’il m’avait écouté pendant tout ce temps. Quand je suis partie, il a hénni. J’ai pris ça comme un au-revoir et un signe. Et oui je me mets à y croire ! Mais chut… Mél ne doit pas le savoir.

Quand j’ai quitté les Sabots de Feu hier soir, Ben n’était toujours pas redescendu de son arbre. Je suis restée cinq minutes la tête en l’air en espérant qu’il sortirait la sienne de sa tanière, mais rien. Léo m’a fait signe au-revoir à travers la fenêtre et je suis repartie le cœur léger d’avoir trouvé un compagnon rien que pour moi, mais lourd de ne pas avoir su me montrer agréable avec un nouvel ami.

En rentrant, j’en ai parlé à ma mère. Je lui ai demandé pourquoi il fallait que je me méfie toujours des gens que je ne connais pas ? Pourquoi j’avais cette tendance à l’agressivité ? Elle n’avait pas la réponse. « Tu te protèges peut-être ? »

« - Pourquoi je me protégerais ?

-       Je ne sais pas moi. C’est peut-être ton cœur qui a peur. »

 

Et puis, elle a tourné les talons et a rejoint la cuisine, me plantant là, au milieu du couloir avec mon écharpe à moitié défaite et mon manteau pandouillant à mon bras. Mon cœur ? Alors là, si elle croit que j’ai que ça à faire de tomber amoureuse, elle se trompe !

 

« - Anya, tu rêvasses ou quoi ? Ca a sonné depuis deux bonnes minutes. Il faut que tu sortes d’ici parce que je ne vais pas te surveiller aussi pendant la récréation. »

 

Zut la pionne encore qui me prend en flagrant délit de flânerie. Dans ce domaine je fais du 20/20 !

 

« - J’y vais, j’y vais. »

 

Encore une heure de physique et à moi Acrobate. J’en peux plus d’attendre. Je regarde autour de moi. Mél a disparu. Je suis sûre qu’elle est en salle informatique en train de consulter ses mails. J’ai raison.

 

« - Alors ?

-       Une seconde !… Ah !

-       Quoi ? Ca y est il t’a répondu ? »

 

De : contact@clubbraiselacolombes.fr

A : melan95@folday.fr

 

Chère Mademoiselle,

 

De la part du club, je vous remercie de nous avoir prévenu. Nous en avons parlé à Louis Trémois et à Louis Stern, mais aucun des deux ne semblent avoir oublié une médaille à Lamotte Beuvron en juillet. En espérant que vous trouverez le malheureux vainqueur sans trophée très vite.

Bien cordialement.

Anita Cordial responsable du club de Braise la Colombe

 

« - Louis Tremois et Louis Stern ! Zut alors ! Comment savoir lequel des deux est le bon ? »

 

Mél semble d’un seul coup complètement perdue. Si près du but et encore deux nouveaux obstacles. Il n’y a pas un Louis mais deux, et en plus elle n’a pas obtenu leurs adresses emails respectives. Elle me regarde, la bouche un peu crispée. Les larmes ne sont pas bien loin. Je ne sais pas trop quoi dire. Elle se lève de son siège, prend son sac, comme un zombi, et sort de la salle informatique, le pas lourd et sans se retourner. Je la regarde s’éloigner sans chercher à la rattrapper. Il y a des moments dans la vie où on a besoin d’être un peu seul comme dirait maman, et je crois que pour Mél ça en est un. On se verra ce soir au manège de toutes façon. Elle monte tous les jeudis. Elle n’a même pas éteint l’ordinateur. Je m’assois pour fermer son compte. Le message est encore devant mes yeux. Si j’écrivais quelque chose à sa place ? Je suis sûre qu’il y a un moyen d’obtenir l’info. Je lève la tête au ciel pour trouver l’inspiration dans les néons de cette salle décidément affreuse, puis mon regard retourne sur l’écran tandis que mes mains se mettent à tapoter le clavier. Je dirige la souris vers Répondre et me mets à écrire à la place de Mél :

 

 

De : melan95@folday.fr

A : contact@clubbraiselacolombes.fr

 

Chère Anita Cordial,

Je vous remercie de m’avoir répondu si vite. Mais je crois vraiment que c’est Louis, celui qui est brun aux yeux marrons, qui a perdu cette médaille ce soir là. Peut-être ne s’en est-il pas rendu compte. Si vous voulez bien lui laisser mon email pour que nous en parlions. Je vous remercie d’avance.

Mélanie Biogeat

 

« -Salut Anya !

-       Ah salut Sarah ! Ca va ? »

 

Je ferme vite le compte de Mél afin que Sarah ne se rende compte de rien. Mon cœur bat vite. Depuis combien de temps est-elle dans mon dos ? Quel pot de colle !

 

« - La récré est déjà finie. Tu te mets à côté de moi en physique ?

-       Oui si tu veux. »

 

Pourquoi je suis toujours incappable de dire non quand j’ai envie de dire non ? C’est dingue ça. Cette fille m’agace comme c’est pas possible. Tout le monde la fuit et je suis la seule à devoir la supporter. J’ai envie de lui dire non, j’ai envie qu’elle m’oublie mais l’idée qu’elle soit toute seule me fait culpabiliser. Ca aussi, je dois en parler à maman…

 

 

Par Lili Merveilles - Publié dans : Acrobate, mon cheval 9-13 ans
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