VII
Aujourd’hui on s’entraîne sur le vrai parcours. Samedi, Mél n’est pas venue car elle avait un mariage. C’est rare qu’elle manque un cours. Vendredi on ne s’est pas parlées, samedi on ne s’est pas vues et hier pas de MSN. Mél est amoureuse de Ben, j’en suis sûre !
En tous cas, samedi, avec mon Acrobate nous volions dans les airs. Pourvu qu’il me fasse pareil tout à l’heure. Dix minutes que j’attends déjà. Je commence à avoir froid à faire le piquet à côté de cette grille. Je sors mon portable. Aucun texto.
« Salut Anya ! Qu’est-ce que tu fais là ?
- Salut Ben. J’attends Mél. On s’attend toujours ici normalement.
- T’as pas besoin de l’attendre. Elle est à la maison. On a pris le goûter ensemble quand elle est rentrée du collège. Regarde, elle te fait signe de là haut. »
Je réponds aux signes de la main de Mél. Je suis horriblement jalouse, mais le fait qu’elle me sourit me fait plaisir.
« - Tu veux un pain au chocolat ? Il en reste.
- Non non merci.
- Tu es au régime.
- … Pourquoi, je devrais ?
- J’ai pas voulu dire ça. »
Quelle imbécile. Pourquoi il a fallu que je l’agresse encore. Je garde la tête basse sur mes pieds en avançant. Je suis furieuse contre moi même.
« - T’as pas besoin d’être au régime. Moi je te trouve très belle comme tu es. »
Je ne relève toujours pas la tête. Pourtant, j’en ai super envie. Mon cœur a failli exploser dans ma poitrine. Est-ce que c’est une déclaration d’amour ça ? J’ai pas trop l’habitude. Je ne sais pas à quoi ça ressemble.
« - J’ai préparé le parcours avec ma mère tout à l’heure. Ca ne va pas être facile samedi. Dommage que je ne sois plus là pour vous encourager toi et mon Acrobate.
Je réagis enfin.
« - Tu seras pas là samedi ?
- Non je repars en Bretagne vendredi. On se revoit jeudi soir pour le cours. Sinon, y’a des chances que je vienne à Lamotte Beuvron pour l’Open cette année. Je vais aider ma mère et Estéban. Entre tous ces poneys et tous ces gamins, ils ont du travail.
- Ces gamins !
- J’rigole ! »
Ca me fait tout bizarre de savoir qu’il va repartir pendant des mois très loin d’ici. Mais je suis contente d’apprendre que je vais peut-être passer une semaine de vacances avec lui et son poney en juillet.
« - Tu me laisseras ton email pour que je te donne des nouvelles du couple d’enfer ?
- …
- Je parle d’Acrobate et moi !
- Pas de problème… J’osais pas te le demander. Je t’enverrai des photos de chez moi. Tu verras c’est beau. J’habite au bord de la mer. »
L’espace d’un instant on ne se parle plus. On se regarde en souriant. Il est tout proche de moi. Je ne vois plus que ses yeux.
« - Eh Anya ! Viens, j’ai du nouveau à te raconter ! »
Mél m’appelle des écuries. Elle a l’air pressée de me voir. Je me recule. Je me sens toute chose. C’est ça, tomber vraiment amoureuse ? Dans ses yeux j’ai l’impression d’être celle que j’ai toujours rêvée d’être. En me retournant vers les écuries, je prends conscience du manque qu’il va laisser ici et dans mon cœur. Une boule se forme dans ma gorge. Je la ravale et rend son sourire à Mél qui vient m’embrasser.
« - Tu ne devineras jamais !… Qu’est-ce qu’il y a ? T’es malade ?
- Pourquoi ?
- T’es toute blanche… Tu veux t’asseoir ?
- Non ça va passer. Ca doit être mon hypoglycémie qui recommence. »
Elle a bon dos mon hypoglycémie !
« - Louis m’a écrit !
- Ah bon !
- Ne fais pas l’ignorante. Il m’a répondue avec le mail que tu lui as envoyé à ma place j’te signale.
- …
- Tu as carrément bien fait !… Au début j’ai cru que j’allais t’étrangler mais quand j’ai lu sa réponse… Il me dit qu’il n’a jamais oublié de médaille mais qu’il a oublié de demander son adresse à une jolie brune qu’il avait trouvée « splendide » un soir de veillée… Tu te rends compte ?
- C’est super ça ! Vous allez pouvoir vous écrire maintenant.
- Il y retourne cet été avec Capucine sa ponette… Merci Anya !
- De quoi ?
- D’avoir insisté auprès du club en envoyant ce mail.
- T’étais pas en état de le faire. Il fallait bien que quelqu’un le fasse pour toi.
- Et Ben ?
- Quoi Ben ?
- Vous en êtes où ?
- Ca ne te regarde pas !
- Bien sûr que si ça me regarde ! Il n’a pas arrêté de se renseigner sur toi. On n’a jamais passé autant de temps ensemble que depuis qu’il s’intéresse à toi. Il ne sait pas quoi faire pour que tu le remarques.
- Tu veux dire que tout ce temps que vous passez ensemble, c’est pour parler de moi ?
- Evidemment ! On va pas cueillir des framboises ! Je l’aime bien Ben mais je préfère quand même passer du temps sur MSN avec Louis.
- J’avais cru que…
- Quoi ?
- Non rien.
- Bon tu viens. Esteban va nous faire souffrir si on est en retard. »
Dans mon boxe, je m’avance du creux de l’oreille d’Acrobate. « Tu te rends compte. J’ai cru que Mél était amoureuse de Ben et lui aussi. Alors qu’en fait c’était pour moi qu’ils passaient tout ce temps ensemble. T’aurais pu me mettre sur la voix Acro quand même… Me faire comprendre que j’étais un peu bêbête par moment…. Tu sais quoi ? Aujourd’hui c’est l’un des grands jours avant le jour j. Le parcours préparé par Léo est de la même difficulté que celui de samedi alors il va falloir assurer mon chou. Montre moi ce que tu as dans le ventre et je te promets la douche la plus longue de l’univers après. »
J’adore son odeur. Sur l’encolure, il est toujours tout chaud. J’aime bien l’entourer de mes deux bras. Il se met au petit galop. Il est confortable. Ses pas se font de plus en plus rapides mais détendus, l’obstacle approche, il prend son appel, détend et saute. De l’extérieur, on doit trouver que c’est un gros patapouf qui saute. Mais moi, dessus, j’ai l’impression de voler. Je ne ressens pas les chocs comme avec les autres. C’est comme un énorme coussin bienveillant. Avec lui, rien ne peut m’arriver. Avec lui, je n’ai plus peur.
Esteban est satisfait de notre travail. Il paraît même surpris de la prestance d’Acrobate. Ben nous applaudit et vient taper dans le dos d’Esteban.
« - Tu vois t’a jamais voulu croire que c’était un grand poney !
- Je dois reconnaître que je suis surpris. Il semble avoir trouvé sa moitié en tout cas. »
Esteban me fait un énorme sourire. Décidément c’est mon grand jour aujourd’hui !
« - Anya, si tu me refais le même samedi, tu vas tout déchirer… » Je ravale ma salive, je ne sais plus quoi dire. Il se retourne ves les autres. « Vous dessellez les poneys, vous les chouchoutez un peu et vous rentrez tous dîner ! A jeudi ou à samedi pour ceux que je ne vois pas entre temps ! Ciao ! »
« - Tu veux que je t’aide Anya ? »
C’est Ben. Je suis contente qu’il soit là, dans le boxe, avec nous deux.
« - Il a mérité une longue douche. Je lui ai promis. C’est pour cette raison qu’il a travaillé comme ça !
- Tu marches à la carotte toi ? »
On éclate de rire. Mél nous rejoint. Ce soir je suis la plus heureuse d’être moi. Même avec mes kilos en trop. Vivement samedi. Enfin… Non… Ben ne sera plus là.
« - Je monterai avec vous jeudi soir.
- Je te prêterai Acrobate si tu veux.
- Non. Tu dois continuer de l’entraîner pour samedi. Je prendrai Luz. »
Soudain Ben se rapproche de moi alors que Mél et moi nous dirigeons vers la grille. Je m’arrête. Mél se retourne, nous regarde, nous fait des bises de la main et me lâche pour aller rejoindre sa mère. Il fait déjà nuit noire.
« - Je peux te raccompagner chez toi Anya ?
- Mais Léo ?
- Je lui ai dit que je te ramènerais à ta porte. J’aime pas que tu sois toute seule dans le noir.
- Ah…Ok »
On commence à marcher. J’ai l’impression de voir la campagne qui nous entoure pour la première fois, de respirer toutes les odeurs des environs, les arbres, et leurs feuilles par terre, toutes humides. Les étoiles aussi brillent plus que d’habitude. J’entends le souffle de Ben.
- Ca ne te fait pas peur avec toutes ces histoires qu’on entend ?
- Arrête !
- Non, en fait c’est un prétexte.
- …
- Je voulais juste profiter de cette promenade pour te voir encore plus et te dire que…
- …
- Tu ne m’aides pas beaucoup Anya.
- Euh…
- … Que tu allais beaucoup me manquer. »
On s’arrête tous les deux de parler et de marcher. La porte de chez moi n’est plus qu’à quelques mètres. Nous sommes arrivés. Je n’arrive plus à respirer. Mon souffle est court. Je me mords les lèvres. Ben me prend ma main droite et la pose entre ses deux mains comme pour la réchauffer. Il tremble. Il s’approche encore de moi. Avance ses deux lèvres sur mes joues et se dirige vers le sillon du coin de mes lèvres. Je ferme les yeux et mes lèvres trouvent ses lèvres. On s’embrasse. Et je pars en courant pendant que, lui, reste là, les bras balants.
C’est la première fois que j’embrasse un garçon.