Ben m’a beaucoup écrit au début, pendant deux mois. On s’envoyait des emails tous les jours. Et puis d’un seul coup plus rien. J’ai beaucoup pleuré. Avec Mél, nous pleurions toutes les deux. Son amoureux était dans le Nord et ne lui écrivait plus non plus, et le mien en Bretagne. Sans doute avaient-ils trouvé mieux dans leurs collèges. N’empêche que secrètement nous espérons toutes les deux les revoir en juillet à l’Open de France. Nous nous mentons à nous même en disant que ce serait idéal pour une vengeance. Le soir dans mon lit, quand j’écoute mon ipod, je ne peux m’empêcher de me faire des films avec Ben. Je rêve qu’on se croise dans un stand où ils vendent des couvertures pour poney, qu’on a choisi la même sans le savoir pour Acrobate, qu’il s’arrête de marcher, moi aussi, qu’on reste comme ça un temps record comme dans les comédies romantiques américaines de l’époque de maman, mais là c’est en vrai, qu’il s’avance vers moi, me prends dans ses bras et me dit qu’il regrette, que je suis celle qu’il aime vraiment, on s’embrasse et… j’enlève mon ipod, je pleure à chaudes larmes et je finis quand même par m’endormir.
Ma mère me dit que j’ai une tête d’enterrement et que je ferais bien d’arrêter de penser aux garçons si je veux continuer la compétition. « On ne peut pas faire les deux en même temps ! » Quel cœur de pierre par moment celle-là ! A se demander si elle a jamais été amoureuse de sa vie.
En parlant de compétition, j’en suis à 260 points, Mél 470. Sa mère n’est pas contente. Elle veut que sa fille concoure en Grand Prix cette année. Moi c’est tout l’opposé, je suis plutôt fière pour un début. En ce moment, Mél est en crise avec ses parents. Elle ne les supporte plus et passe tout son temps chez moi. Après le collège, on fait nos devoirs ensemble. Le week-end, elle dort à la maison et on se regarde des films d’horreur. Trop bien. Ca nous évite de penser à Ben et à Louis. Mais, même dans ces films, ils trouvent souvent le moyen de montrer des couples amoureux, c’est énervant à la fin !
Côté collège, je m’en sors plutôt pas mal. Mon père est persuadé que la compétition sportive me fait du bien et que c’est grâce à ça que je suis meilleure en classe. Il fait de la psychologie à ses heures perdues et lit beaucoup de livres de ce style en avion. Ca m’énerve pas mal généralement. Maman aussi d’ailleurs. Mais cette fois, je pense qu’il a peut-être raison. Je me sens mieux depuis que je fais des points avec mon oiseau d’Acrobate. Je lui ai dit que son cavalier préféré, hormis moi, m’avait laissée tomber comme une vieille chaussette. Il a henni un grand coup comme à chaque fois que je lui parle d’ailleurs. Ca fait cinq mois maintenant qu’on se connaît. Il connaît mes peurs et moi ses défauts. Je crois qu’on se complète bien. Il doit être là le vrai secret en équitation. La semaine dernière j’ai vu un reportage sur Michel Robert en train de faire des câlins à son cheval. C’est leur amour qui les fait avancer. Championne olympique… Peut-être que si je devenais championne olympique, Ben retomberait amoureux de moi. Il me manque. Comment peut-on être capable de cerner si bien une personne en une semaine et l’effacer comme ça d’un coup, quand on l’a décidé ?
Ce soir, j’ai pris ma décision, je lui envoie un mail de rupture en lui disant qu’il est nul. Rupture de quoi ? Ouai, si ça se trouve pour lui c’est fait depuis longtemps, et puis en plus, on peut pas vraiment dire qu’on est sorti ensemble. C’est moi qui suis cruche ou non ? Si ça se trouve j’ai compris les choses de travers. Il m’aime peut-être comme une sœur ? Non il m’a dit qu’il était amoureux alors… Vivement que Mél arrive, j’ai besoin de parler, ma tête va exploser.
Faut dire que je suis cloîtrée au lit depuis deux jours à cause d’une angine et que ça commence à me taper sur le ciboulot d’avoir tout ce temps pour penser à ce qui ne tourne pas rond dans ma vie. D’habitude entre les cours, l’équitation et mes bonjours à Acrobate, j’ai pas trop le temps de tout retourner sans cesse dans ma tête. Même si je suis triste je fais des choses. Mais là… La télé c’est vraiment pas mon truc. Internet un peu plus mais au bout de deux heures j’en ai marre. Mon frère m’horripile encore plus et j’ai l’impression qu’enfermée dans ma chambre tout le monde m’oublie. J’ai bien ressorti une ou deux cassettes de films d’horreur mais je les connais par coeur et je me suis endormie devant.
« - Coucou Anya ! Ca va mieux ? J’ai tes cours. C’est Sadou qui me les a donnés pour toi. Qu’est-ce qu’elle est gentille elle ! Parce qu’on peut pas dire qu’ils aient tous de grandes âmes dans ta classe. Quand j’ai demandé à qui je pouvais emprûnter des cours, ils ne se sont pas battus. »
Je sais qu’elle dit ça plus par colère que pour me peiner. Mais ça me blesse de savoir qu’aucun de mes copains de classe ne veut me prêter ses cours. Je croyais qu’on s’aimait bien tous… Sadou est arrivée de la banlieue parisienne il y a deux mois. Je ne la connais pas encore bien. Je l’inviterai à venir passer un après midi à la maison pour la remercier. Je tourne la tête pour ne pas montrer ma déception.
« - C’était bien aux Sabots de Feu ?
- J’y suis pas allée. J’avais pas très envie sans toi, et maman m’a demandée exceptionnellement de garder Lola parce qu’elle devait aller chez le médecin. Tu te rends compte, elle avait oublié que j’avais cours ce soir ? Bizarre hein…
- Pas trop son style en effet.
- Remarque, en ce moment, avec Nestor c’est pas trop la fête alors… Je me demandais si Léo accepterait que je prenne Jazz pour aller à Lamotte Beuvron dans un mois. Je crois qu’elle voudra jamais.
- Y’a des chances. Tu t’es entraînée tout ce temps avec Nestor.
- Oui, mais il fait n’importe quoi en ce moment, Itaque est pris, et Jazz n’a personne d’attitré en concours.
- Qui te dit que ce sera mieux avec Jazz ?
- Je ne sais pas. J’ai envie d’essayer.
- Il reste un seul concours avant l’Open de France Mél !
- Je sais.
- Tiens, tu me passes le pot de chocolat.
- T’es plus au régime ?
- Quel régime ! »
On éclate de rire.
« - Et bien je vois que l’angine se porte bien.
- Bonjour Madame
- Bonjour Mél.
- Mél m’a ramenée mes cours Maman. C’est Sadou, tu sais la fille qui est arrivée y’a pas longtemps. Elle a bien voulu lui laisser. Faudra que je l’invite.
- On verra ça quand tu iras mieux. Quelqu’un est passé te voir. Nous avons reservé ton boxe ensemble pour Acrobate. »
Léo passe une tête à travers la porte.
« - Bonjour les filles.
- Ah Léo ! Mais qu’est-ce que tu fais ici ?
- Bon je vous laisse entre femmes, j’ai des courses à faire et je dois récupérer ton frère au foot. Dieu sait où est-ce qu’il aura trouvé une nouvelle bosse à se faire. »
Léo s’asseoit au bord de mon lit, tout comme le fait maman. Mél s’est mise de l’autre côté au bout, sous l’edredon. Léo me passe la main dans les cheveux. Je ne sais pas pourquoi mais ce geste ne me dit rien qui vaille. On le fait quand on doit annoncer une catastrophe.
« - Tout va bien Léo ?
- Qu’est-ce qu’il y a Léo ? »
Mél me regarde un peu paniquée. C’est elle qui pose la question que je n’ose pas poser.
« - Il n’est rien arrivé à Ben ?
- Non c’est pas Ben… C’est Acrobate. »
- Ah ! » J’ai crié, c’était plus fort que moi. « Qu’est-ce qu’il a ? Il est malade ? Il s’est cassé quelque chose ?
- Non Anya. C’est son propriétaire. Il a décidé qu’il voulait s’en débarasser. Il ne me paye plus de pension depuis trois mois mais je ne t’avais rien dit. Je l’ai appelé. Il dit qu’il ne veut plus entendre parler de ce « canasson » qui ne lui sert qu’à lui pomper son fric et qu’il va l’envoyer… Qu’il veut le vendre.
- Le vendre à qui ? » s’enquit Mél tandis que je reste bouche bée. « A toi ? »
- Je ne peux pas l’acheter. J’ai beaucoup de mal à m’en sortir en ce moment et j’ai encore beaucoup de dettes à rembourser.
- A qui alors ? Ne me dis pas qu’il veut l’envoyer à la…
- Chut Mél !
- Boucherie, c’est ça ? » Tandis que ces mots sortent de ma bouche, des larmes coulent à flot sur mes joues.
- Je lui ai expliqué la situation et l’Open de France Poney. C’est un personnage très antipathique et particulièrement peu sensible mais il est d’accord pour attendre encore un mois. Il viendra le chercher aux Sabots de Feu le 15 juillet.
- …
- Anya ? On va essayer de trouver une solution. »
Malgrè ma gorge toute serrée, j’arrive à articuler : « Ben est au courant ? »
« - Non je l’appelle ce soir. Je me suis dis que tu devais être la première à savoir. Nous allons mettre un plan d’action en œuvre.
- Il ne peut pas faire ça Léo ! »
J’explose de colère et de tristesse. Une énorme boule s’est formée dans mon estomac et tout ressort en larmes. Mél vient vers moi et me prend dans ses bras pendant que Léo me caresse les cheveux.
« - T’inquiètes ma puce, on va trouver comment sauver ce poney. Il le mérite et on l’aime tous Acrobate.
- Oui, on va signer une pétition et l’envoyer à ce vieux shnok sans cœur ! » s’énerve Mél.
Quand mes parents rentrent une heure plus tard, ils sont stupéfaits de me voir avec des yeux de lapin rouge tous gonflés.
« - Qu’est-ce qui s’est passé Anya ?
- Ils vont tuer Acrobate !
- Calme toi Anya. Qui a dit qui allait tuer qui ? »
Il est bête par moment mon père. Il a toujours pas compris qui était Acrobate ? Même s’il l’aime beaucoup, lui et les prénoms, surtout d’animaux, c’est une catastrophe. Selon ma mère, ça vient du fait qu’il n’a jamais eu d’animaux quand il était petit et qu’il ne sait pas ce que c’est que d’en aimer un vraiment. Chez lui, ils n’aimaient pas ça. Je trouve ça bizarre moi de ne pas aimer les animaux, ça ne me viendrait pas à l’idée. Je ne savais même pas que des gens comme ça existaient.
Ma mère, elle, a très vite compris que ma vie entière était au bord du désastre si on m’enlevait Acrobate. Déjà Ben, ça m’avait fait sombrer, alors Acrobate c’est la fin de tout. Et quelle idée d’avoir un poney de loisir pour le faire terminer de cette façon. Quel genre d’homme peut-on être ? Je ne pensais même pas que c’était possible. J’étais persuadée que tous les poneys et chevaux de manège passaient une retraite paisible dans les champs.
Maman est allée chercher un calmant. Ellle aime pas trop ça, mais là, elle voit bien que je suis au bord de la crise de nerf, sans parler de ma fatigue accumulée depuis des mois, à faire mes devoirs, préparer les concours et passer mes week end sur les terrains. En même temps je n’ai jamais été aussi heureuse. Et voilà que je repense à Acrobate. S’il le faut, j’irais le voler la nuit avant le 15 juillet. Non mieux, je ne le ramènerai pas de Lamotte, je le lâcherai en forêt pour qu’il retrouve sa liberté. Est-ce qu’il saurait se débrouiller tout seul après avoir passé autant de temps avec l’homme ? Pas sûr… Il est habitué à ce qu’on lui ramène à manger après avoir bien travaillé. Il a besoin de moi.
« - J’ai combien d’économie à la banque maman ?
- Comment ?
- Combien j’ai ? Si ça se trouve je peux lui racheter au vieux shnok.
- Tu as 30 euros Anya. Tu oublies que tu t’es rachetée je ne sais pas combien de nouvelles tenues pour monter ainsi que des gadgets pour ton Acrobate justement ? »
Je me remets à pleurer. J’ai l’impression que mon corps se déchire de l’intérieur, mon ventre est une boule de feu de colère et de chagrin.
« - Combien donne l’abattoir pour ce genre de bête ?
- Eric ! » Ma mère s’est retournée vers mon père avec des yeux de sauvage. Faut dire que mon père manque souvent de tact quand il parle affaire.
- Quoi ? J’ai besoin de connaître la somme qu’il faut envisager pour l’achat de ce poney.
- Je ne sais pas moi combien ils sont prêts à donner. Tout dépend de la viande qu’ils peuvent en tirer ou non.
- Maman ! » Cette fois, les yeux de sauvages, ce sont les miens.
- 1000 euros ?
- Peut-être moins.
- Mais c’est dégueulasse de parler comme ça d’Acrobate.
- On cherche des solutions ma crevette. »
Ca fait une éternité, que dis-je, des lustres que papa ne m’a pas appelée de cette façon. Je devais avoir 6 ans la dernière fois !
« - Vous allez le racheter ?
- Ton père n’a pas dit ça Anya.
- Non je pense à des solutions.
- Sans compter que tu sais très bien qu’un poney c’est non seulement un achat mais aussi une pension tous les mois, le vétérinaire, le maréchal ferrand et une attention de chaque jour.
- Je sais maman, ça fait trois ans que vous me le dîtes.
- Les membres du club peuvent peut-être tous se cotiser pour sauver Acrobate ?
- Et chacun serait propriétaire d’un bout d’Acrobate ? Non merci ! C’est pas la boucherie mais ça y ressemble ce marchandage.
- Vous seriez plusieurs à en avoir la responsabilité, ça diminue les charges tu sais.
- J’ai besoin de réfléchir. Laissez-moi tranquille. »
Et comme je m’y attendais maman ne peut s’empêcher :
« - Tu ne veux pas dîner avec nous ?
- J’ai pas très faim.
- Réfléchis, on mange dans une demi heure, c’est du soufflé au fromage. » Me glisse papa en sortant de la chambre avec un clin d’œil.
Pourquoi certains adultes s’obstinent à faire du mal ? Ce type est quand même pas bien. Pourquoi acheter un poney et l’envoyer à l’abatoir du jour au lendemain. Il faudrait que j’arrive à lui parler. Je me lève, vais vers mon ordinateur et l’allume. Je vais envoyer un email à Ben. Nous devons prendre les décisions ensemble concernant Acrobate. Je vais lui parler des solutions auxquelles on a pensées, il sera peut-être pour. Ca me fait bizarre de lui réécrire, mais là, je n’ai pas le choix.
De toutes façons il m’a devancée. Dans la liste de mes messages je vois « Ben : 1 message non lu »
Malgré les palpitations de mon cœur, j’ouvre le courrier sans trembler, il en va de la vie de mon compagnon, celui qui me donne tant depuis des mois.
Je sais que ma mère t’a déjà mise au courant du sort de notre bel Acrobate. Je voulais juste que tu saches que j’ai versé les mêmes larmes que tu dois être en train de verser en ce moment, mais que je suis sûr et certain qu’ensemble nous allons trouver une solution, la meilleure pour lui.
T’inquiète pas Anya, je suis auprès de toi.
Tu me manques.
Ben qui ne t’a pas oubliée.
J’ai un peu de mal à comprendre, mais je suis contente qu’il veuille que nous fassions front ensemble contre cet imbécile de propriétaire. Il devrait être écrivain. Il sait comment manier les mots pour me réconforter… et me torturer !
Je ferme mes emails et décide d’aller manger un peu de soufflé au fromage. Si je reste toute seule je vais finir par me taper la tête contre les murs. Il y a moins d’une heure, je n’avais plus de petit ami et j’avais mon Acrobate pour moi, et maintenant on veut m’enlever celui que j’aime par dessus tout et mon petit ami me dit qu’il l’est toujours. Il en a de bonnes lui ! Si je veux d’abord… Bon de toutes façons pour le moment il y a plus urgent que mes amours. J’espère juste que tout cela ne va pas nous déstabiliser pour le dernier concours et l’Open de France. Je me connais, quand je suis contrariée je fais tout de travers et si mon Acrobate le sent, il sera perturbé lui aussi.
Je descend les escaliers d’un pas lourd quand mon frère me rejoint et me tire par la manche. Il a 6 ans et demi. Il me regarde avec un air très grave et me tend un paquet tandis que nous nous dirigeons ensemble vers la cuisine. J’ouvre le paquet mystérieux qu’il vient de me confectionner comme un petit cochon : c’est un petit cheval de bois blanc. Gus me prend l’épaule et se rapproche de mon oreille :
« - Il m’a promis qu’il t’aiderait à sauver Acrobate. »
J’ai une larme à l’œil. C’est un vrai démon d’habitude mais je le trouve trop mignon mon petit frère. Je ne sais pas où il est allé chercher ce petit cheval mais je vais le garder précieusement comme un porte bonheur.
« - Tu dois te concentrer sur la compétition et sur le championnat de France. C’est dans un mois, vous n’avez pas fait ce chemin tous les deux pour rien. Considère que ton Acrobate est sauvé quoiqu’il arrive et cet abruti de proprio ne sera bientôt plus qu’un mauvais souvenir. »
Voilà comment mon père décide de mettre un terme à cette discussion. Pourvu qu’il ait raison. Je dois lui faire confiance, mais dans ma tête je ne peux m’empêcher de voir l’œil noir mouillé d’Acrobate, qui lui, a confiance en moi.
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